Les vagues de chaleur successives de cet été montrent que le changement climatique n’est plus seulement une question environnementale, mais qu’il pèse directement sur les résultats des entreprises. Selon Augustin Vincent, Head of ESG Research chez Mandarine Gestion, la capacité des entreprises à s’adapter à un monde plus chaud pourrait devenir un nouveau facteur de valorisation.
Pendant des années, l’analyse climatique des investisseurs responsables s’est concentrée sur la transition énergétique : réduction des émissions de gaz à effet de serre, objectifs de neutralité carbone et alignement des portefeuilles sur l’Accord de Paris. Mais selon Augustin Vincent, qui dirige la recherche ESG de la société de gestion française Mandarine Gestion, une deuxième question s’impose désormais. Une partie du réchauffement est devenue inévitable. Les investisseurs doivent donc identifier non seulement les entreprises qui contribuent à le limiter, mais aussi celles qui parviendront à créer de la valeur dans un monde plus chaud.

L’été 2026 a joué à cet égard un rôle de catalyseur. Les canicules ont perturbé les transports, mis sous pression les réseaux d’eau et d’électricité et entraîné des interruptions temporaires d’activité. En Gironde, les incendies ont contraint plus de 14 500 entreprises à évacuer et placé jusqu’à 150 000 salariés en chômage partiel. Le risque climatique physique n’est donc plus une externalité, mais un facteur déterminant de la performance économique.
La chaleur entre dans le compte de résultat
L’impact financier passe par trois canaux. Le premier est la productivité. Selon les syndicats européens, plus de 130 millions de travailleurs sont exposés au stress thermique, et les appels à une réglementation européenne fixant des températures maximales sur le lieu de travail se multiplient. La chaleur extrême entraîne davantage d’accidents, d’absentéisme et de pertes de productivité, en particulier dans la construction, la logistique, l’agriculture, les transports et l’industrie.
Le deuxième canal concerne les infrastructures. Réseaux électriques, systèmes de refroidissement, voies ferrées et centres de données sont mis à rude épreuve. Les data centers en particulier, colonne vertébrale de l’économie numérique et de l’essor de l’intelligence artificielle, se révèlent vulnérables en raison de leurs besoins croissants en refroidissement et en eau.
Le troisième canal touche aux ressources naturelles. En France, la consommation d’eau a augmenté de 15 à 20 % lors des récents épisodes caniculaires, selon la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). Le stress hydrique devient ainsi un facteur de compétitivité pour un nombre croissant de secteurs.
L’adaptation, prochaine vague d’investissement
Ces risques s’accompagnent d’opportunités. Dans son étude Climate Change Adaptation: The Resilience Opportunity, Bernstein estime que les dépenses mondiales consacrées à l’adaptation climatique pourraient atteindre près de 2 000 milliards de dollars par an entre 2026 et 2030, contre environ 60 milliards aujourd’hui. Chaque dollar investi pourrait en outre générer entre deux et quinze dollars de bénéfices économiques. Mandarine Gestion compare ce thème à ce que représentait la transition énergétique il y a une dizaine d’années.
La société de gestion distingue quatre piliers. La gestion de l’eau arrive en tête : Veolia, Xylem, American Water Works et Kurita Water Industries bénéficient d’une demande structurelle en infrastructures hydriques, détection des fuites, traitement des eaux usées et réutilisation. Le deuxième pilier concerne les bâtiments résilients. La demande mondiale en climatisation devrait fortement progresser au cours des prochaines décennies, ce qui profite à des entreprises comme Trane Technologies, Nibe et Lennox International. Saint-Gobain, Kingspan et Rockwool misent quant à eux sur des solutions passives, comme une meilleure isolation thermique.
Les infrastructures offrent elles aussi des perspectives. Eurostar a récemment demandé à Alstom de concevoir ses futures rames pour résister à des températures atteignant 55 °C, une illustration frappante de la manière dont le climat réécrit les cahiers des charges industriels. La modernisation des réseaux électriques joue en faveur de Schneider Electric, ABB, Siemens Energy, GE Vernova et Prysmian. Le quatrième pilier est l’agriculture, où l’agriculture de précision et l’irrigation intelligente gagnent en importance. Yara International, Deere & Company, AGCO, Valmont Industries et Lindsay Corporation proposent des solutions pour préserver les rendements.
Une nouvelle frontière pour l’analyse ESG
Un enseignement majeur selon Augustin Vincent : deux entreprises présentant une empreinte carbone comparable peuvent afficher des niveaux de résilience face au changement climatique très différents. Une bonne analyse ESG reposera donc de plus en plus sur l’évaluation de l’exposition aux risques physiques, qu’il s’agisse de la dépendance à l’eau, de la vulnérabilité des actifs, de l’exposition des salariés à la chaleur ou de la solidité des chaînes d’approvisionnement.
Après la prime accordée aux entreprises bien positionnées sur la transition énergétique, une nouvelle prime pourrait progressivement émerger selon lui : celle de la résilience climatique. Les entreprises capables d’anticiper les événements extrêmes et d’assurer la continuité de leurs activités pourraient en tirer un avantage concurrentiel durable.







