« LE PIRE N’EST JAMAIS CERTAIN »
Dans son dernier point presse, Christopher Dembik, Conseiller en stratégie chez Pictet AM, avertit que cet été peut devenir inquiétant, particulièrement en aout, souvent un mois de désillusions en bourse. Les crises monétaires et financières ont souvent éclaté à la fin de l’été, particulièrement dans les chaleurs d’aout.
Des tensions sur un risque monétaire, déjà perceptibles, peuvent devenir plus visibles et se matérialiser. Si ces vacances sont déjà réservées en aout, la prudence et la sagesse prônent à prendre comme une couverture de change.
Pas plus tard qu’en aout 2024, les mauvais chiffres de l’emploi américain avaient déclenché une chute des marchés financiers. Pour rappel, c’est en aout 2007 que s’amorce une des crises les plus graves, celle des « subprimes. »
Hasard ou sort, le mois d’aout est souvent le théâtre de crises profondes. En 1971, les autorités ont surpris les marchés en décidant en plein mois d’aout de la suspension de la convertibilité du dollar en or par les Etats-Unis, en 1982 krach boursier lié à la dette latino-américaine, en 2011 crise budgétaire liée au plafond de la dette américaine, 2015 le lundi noir chinois avec la triple dévaluation du Yuan. Et on peut allonger la liste avec l’année 1990 (invasion surprise du Koweït par l’Irak), 1992 (effondrement de la livre sterling), 1993 (crise du système monétaire européen),1998 (Putsch en Russie qui signe presque la faillite du fonds LTCM). Et chaque fois au mois d’aout. On pourrait citer encore la crise économique asiatique de 1993…mais c’était en juillet.
Conclusion, c’est dans la torpeur du mois d’aout, le mois des orages, que souvent des accidents financiers éclatent. Certaines statistiques le confirment comme l’indice VIX, dit indice de la peur, en moyenne plus élevé dans la période de juillet à septembre.
Une des explications de la violence des mouvements dans le huitième mois de l’année, sont les volumes plus clairsemés, faute d’opérateurs partis souvent à la plage et des institutionnels plus attentistes avec des positions allégées. Dans ce contexte, la moindre secousse peut se transformer en tremblement de terre avec cette fébrilité.
Mieux vaut prévenir que guérir dit le dicton. « Le pire n’est jamais certain, » ajoute Christopher Dembik.
Ce qui inquiète principalement le stratège en ce mois de juin, c’est la hausse anormale de la volatilité sur des couples de devises, comme le sterling/dollar ou surtout l’euro/dollar. Et le fort positionnement des hedge funds à la hausse sur l’euro contre le dollar.
Certes le dollar reste surévalué d’environ 12 % contre euro, 20 % contre des devises asiatiques même théoriquement de près de 50 % contre certaines devises émergentes. Le mouvement de baisse du dollar n’est pas une ineptie économique et même souhaitée par le président américain Donald Trump. Mais une accélération trop violente de cette baisse risque de déstabiliser les marchés. Et peut-être plus au mois d’aout lorsque les volumes sont faibles et la panique plus facile et fréquente.
« Le marché des changes est actuellement très anxiogènes et souffre d’anomalies. Le niveau de méfiance vis-à-vis du dollar n’est pas suffisant pour les justifier. Exemple, la volatilité implicite du dollar/euro s’est emballée de façon presqu’isolée, à un niveau supérieur que l’euro/yuan, une anomalie. Paradoxe et zone de tous les dangers, les rendements en dollars montent et restent élevés, le billet vert chute. C’est le danger de cet été, pour les trois prochains mois, et un marché des changes à garder particulièrement à l’œil.
D’ailleurs sur les quatre dévaluations qu’a connu la livre sterling en cent ans, trois ont eu lieu en septembre après un mois d’aout qui annonçait le pire (dont 1993 avec le coup de l’illustre George Soros).
Le Yen, qui sert de carry trade (devise dans laquelle s’endette un spéculateur pour profiter d’un taux d’endettement faible et réinvestir dans un autre actif plus rémunérateur comme les obligations, les devises, les actions, les matières premières comme l’or, etc.), est une autre devise qui pourrait secouer le marché financier. Avec une possible hausse de taux japonais en juillet et un électrochoc qui pourrait renchérir le Yen. Cette hausse peut presser les spéculateurs à délier leur « carry trade », c’est-à-dire se dépêcher à revendre massivement des actifs. Mais le danger d’une hausse du Yen peut aussi provenir de la vente d’obligations américaines par des assureurs japonais dont le produit est ensuite converti en Yen.
La portabilité de la dette américaine
Dans un autre thème et contrairement à certains de ses collègues, la dette américaine n’est pas le problème central pour Christopher Dembik. La solution pour rendre cette dette gérable est de l’internaliser, à la méthode japonaise. Warren Buffett avec son fonds Berkshire a donné l’exemple, probablement involontairement, en ayant investi quelques 300 milliards de dollars en obligations du Trésor américain, dans des échéances courtes. Pour favoriser ce mouvement, l’administration américaine actuelle souhaite donner plus de libertés aux banques et autres acteurs financiers d’investir dans les bons du Trésor, et aussi avec une FED qui pourrait être actrice dans les achats de dettes américaines. La majorité de la dette américaine pourrait être détenue principalement dans des mains américaines. « Dans ce contexte, la dette américaine devient un faux problème car mieux maitrisée, à la japonaise. » Et ce schéma pourrait s’appliquer dans les pays développés, en Europe.
L’objectif principal des Etats-Unis est de devenir moins dépendant du reste du monde, comme pour sa dette et ses livraisons de matières premières.
« Sur l’été, nous affichons de la prudence, avec ce risque du taux de change qui passe encore sous les radars et semble moins bien intégré à ce stade dans les marchés, » insiste le stratégiste de Pictet AM.
Pour partir tranquille cet été, mieux vaut donc prendre ses précautions. La plus judicieuse, selon Christophe Dembik, est une couverture de change qui protège contre la baisse du dollar, contre euro. Elle a un cout, environ 3 % annuel (différentiel de taux). Et cette couverture est aussi tactique, judicieuse puisque le consensus parie sur une poursuite de la baisse du dollar américain. Ce n’est pas aller contre le vent…
Les actions
Point de vue actions, les technologiques américaines restent attrayantes : « Une action comme Meta à 20 fois les bénéfices, avec une marge nette de 40 %, ne peut pas être taxée de chère. Certes on ne peut pas assurer que le titre est à un point bas. Et les dangers de l’été… »
Sortis en début d’année, les fonds spéculatifs sont à nouveau passés acheteurs sur les valeurs technologiques ces dernières semaines.
Du coté des marchés européens, le plus gros de la hausse est probablement derrière nous. Contrairement aux Etats-Unis, l’Europe est absente de la stratégie long terme d’assurer ses arrières avec des livraisons de matières premières, comme les terres rares.
Pour être plus défensif cet été, la dette émergente en devise locale et le haut rendement (HY) européen peut être une niche.
Concernant l’or, si le stratège reste optimiste à long terme, il met un bémol sur les risques court terme sur le métal qui n’est pas immunisé des fortes baisses. « L’or reste une matière première qui n’est pas immunisée des risques, avec des contrats à terme et des livraisons. Je ne serais pas étonné qu’un accident survienne comme sur le cuivre qui a chuté sensiblement en début d’année. »
Quelques chiffres…
Derniers chiffres, la croissance de l’économie américaine devrait se situer entre 1,5 à 1,7 % et le stratège est un peu plus optimiste sur l’ampleur de la baisse des taux en Europe avec un taux terminal qui pourrait atteindre 1,5 %, avec la latitude de l’absence d’inflation, contre une estimation de 1,7 % il y a quelques mois.
Le consensus est baissier sur le pétrole mais les fonds spéculatifs arborent des positions haussières. Le stratège préfère rester prudent et n’exclut pas une remontée proche des 80 $.
Et initier une couverture de change tactique, c’est la solution pour partir tranquille et s’assurer de meilleures nuits.
Dernière confidence et information, Christopher Dembik ne partira en vacances en aout.







