L’entreprise de biotechnologie gantoise MRM Health se retrouve soudainement sous les projecteurs : elle a réussi à lever un montant record de 55 millions d’euros lors d’un tour de financement. Sous la direction de son cofondateur et CEO, Sam Possemiers, la société développe une approche révolutionnaire : des médicaments composés de bactéries soigneusement sélectionnées. Alors que les traitements classiques visent surtout à supprimer le système immunitaire, MRM Health veut restaurer l’organisme via le microbiome, l’écosystème complexe de milliards de bactéries présentes dans nos intestins. Les prochaines années devront démontrer si cette approche pionnière s’imposera.

Sam Possemiers, CEO de MRM Health
Un tour record en période difficile
MRM Health, acronyme de Microbial Resource Management, est parvenue à lever 55 millions d’euros. Un montant exceptionnel pour une jeune biotech belge, et ce d’autant plus dans une période où le secteur traverse des difficultés. « Quand nous avons commencé à lever des fonds en 2024, toute la biotech était en difficulté », explique Sam Possemiers. « Pour le microbiome, la situation était encore plus compliquée, car certains acteurs avaient déçu et les investisseurs restaient prudents. Ce n’était pas le meilleur moment pour lever des fonds. »
Biocodex, l’investisseur principal français, n’est pas un inconnu dans le domaine du microbiome. L’entreprise produit depuis soixante-dix ans Enterol, un probiotique à base de levures, et avait déjà investi dans d’autres sociétés spécialisées. « Quand nous les avons approchés, le courant est tout de suite passé. Ils disposent d’un savoir-faire, d’une expérience et d’une vision à long terme. Ensemble, nous voulons aussi investir dans la capacité de production. Ce n’est pas seulement de l’argent : c’est un partenariat stratégique. » Leur engagement a rendu le tour possible, selon le CEO. « Une fois Biocodex embarqué, nous avons pu attirer Athos et BNP Paribas Private Equity. Athos avait déjà montré son audace en investissant dans de nouvelles approches thérapeutiques, comme à l’époque chez BioNTech. Pour nous, il est essentiel de travailler avec des partenaires de long terme, et pas avec des acteurs spéculatifs. »
Les 55 millions d’euros doivent permettre à MRM Health de franchir une phase cruciale. La plus grande partie servira à financer l’étude de phase 2b de MH002. En parallèle, les programmes autour de la maladie de Crohn et de l’immuno-oncologie se préparent à entrer en développement clinique. « Notre horizon s’étend jusqu’à fin 2027, début 2028 », précise Possemiers. « À ce moment-là, nous attendons les résultats de MH002 et espérons avoir d’autres programmes prêts pour la clinique. Cela nous donnera la base pour la prochaine étape du développement de l’entreprise. »
Le microbiome : un acteur clé de la santé
Le microbiome, ces milliards de bactéries qui peuplent nos intestins, est longtemps resté dans l’ombre de la médecine classique. On savait qu’il jouait un rôle dans la digestion, mais son impact plus large restait méconnu. « Ce n’est que depuis dix à quinze ans qu’il est devenu clair que le microbiome joue un rôle central dans de nombreuses maladies », explique Possemiers. « Un déséquilibre peut entraîner des maladies inflammatoires, des troubles métaboliques et même des affections neurologiques. »
Ces découvertes ont changé la donne. Les chercheurs ont commencé à se demander si restaurer le microbiome pouvait aussi soigner des maladies. D’abord ciblées sur des infections, les recherches se sont ensuite élargies aux maladies auto-immunes, mais les premières technologies manquaient de précision. C’est là que MRM Health a vu une opportunité. « Nous avons constaté que les technologies de l’époque n’étaient pas optimales pour avoir un réel impact. Il faut sélectionner les bonnes bactéries et les transformer en un médicament fiable. C’est devenu notre axe principal. »
Un parcours méthodique
L’homme derrière MRM Health travaille depuis vingt ans sur le microbiome. Sa carrière a débuté dans le monde académique, mais en 2008 il a fondé ProDigest, une spin-off de l’Université de Gand, qui proposait des services de recherche pour étudier les bactéries intestinales. « ProDigest a été pour nous une sorte d’incubateur », explique Possemiers. « Nous y avons développé des technologies et testé des méthodes de sélection et de combinaison de bactéries. Cela nous a permis d’accumuler progressivement du savoir-faire sans devoir immédiatement lancer un médicament. »
Grâce à cette approche, MRM Health disposait dès sa création d’une base solide. « Quand nous avons lancé le spin-off en 2020, nous étions prêts à avancer. Nous avions la technologie, une pipeline construite et la capacité de démarrer rapidement des essais cliniques. » Le choix du timing n’était pas anodin. « Nous voulions attendre d’avoir la bonne technologie. Croire au microbiome est une chose, en faire un médicament fiable en est une autre. Il faut pouvoir sélectionner, produire et formuler les bactéries de manière sûre et reproductible. »
Un an après sa création, l’entreprise lançait déjà son premier essai clinique. « Grâce à la rampe de lancement de ProDigest, nous avons pu aller très vite après la spin-out. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous en sommes là aujourd’hui. »
MH002 : une nouvelle approche pour la colite ulcéreuse
Le programme phare de MRM Health est MH002, dédié à la colite ulcéreuse, une maladie inflammatoire chronique du côlon qui provoque douleurs, diarrhées, saignements et fatigue. « Les traitements actuels sont pour la plupart des immunosuppresseurs », explique Possemiers. « Ils mettent à l’arrêt une partie du système immunitaire. Cela peut fonctionner temporairement, mais le système immunitaire est aussi notre défense. En le neutralisant, on crée des effets secondaires et on traite uniquement les symptômes. »
Selon lui, la cause profonde réside ailleurs : de mauvaises bactéries et une barrière intestinale endommagée. MH002 contient six souches bactériennes qui remplissent trois fonctions : restaurer le microbiome, renforcer la paroi intestinale et rééquilibrer le système immunitaire sans l’éteindre. « Nous voulons traiter la cause de la maladie, pas seulement l’inflammation. »
Entre 2020 et 2024, MRM Health a déjà conduit deux études cliniques : l’une sur la colite ulcéreuse et l’autre sur la pouchite, une maladie intestinale plus rare. Dans les deux cas, MH002 s’est montré sûr. « Nous travaillons avec des bactéries issues d’intestins sains. Ce sont des produits naturels. Aucun effet secondaire n’a été observé. Plus important encore : les premiers signes d’efficacité étaient positifs. Dans la petite étude sur 45 patients, nous avons déjà vu que les mécanismes fonctionnaient », précise Possemiers. « Cela nous a donné la confiance nécessaire pour passer à une étude de phase 2 plus large. Celle-ci, menée auprès de plus de 200 patients en Europe et aux États-Unis, doit démontrer que l’efficacité se confirme dans une population plus large. Les résultats sont attendus en 2027. Ce sera un moment décisif. »
Coral : le moteur caché de MRM Health
L’une des plus grandes avancées de MRM Health est sa technologie Coral. Avec les méthodes classiques, les souches bactériennes sont cultivées séparément, lyophilisées et ensuite mélangées. Cela implique autant de processus distincts qu’il y a de souches, avec validation séparée pour chacune. Un processus complexe et coûteux, difficile à industrialiser.
« Nous avons compris que ce serait un goulot d’étranglement », raconte Possemiers. « C’est pourquoi nous avons développé Coral. Au lieu de cultiver séparément, nous faisons croître les bactéries ensemble dans une seule fermentation. Une seule étape de séchage et nous obtenons directement une poudre prête à être encapsulée. Pour le patient, c’est simple : une gélule au petit-déjeuner. Pour nous, c’est un processus plus rapide, plus fiable et industrialisable. »
Cette différence technique a des conséquences majeures : un seul processus à optimiser, moins de coûts, moins de risques d’erreur et un produit final homogène. « Quand on doit mélanger dix poudres, il y a toujours un risque d’inégalité entre les gélules. Avec Coral, ce problème est éliminé d’emblée. »
Grâce à Coral, MRM Health a pu rapidement prendre la tête dans son domaine. « D’autres sociétés travaillaient déjà depuis des années », explique Possemiers. « Mais comme notre technologie combine sélection optimale et production simplifiée, nous avons avancé plus vite. » Coral n’est pas seulement une clé en interne, elle attire aussi des partenaires qui veulent développer de nouveaux produits. « Avec Coral, nous pouvons produire MH002 efficacement mais aussi générer rapidement d’autres combinaisons. C’est à la fois un moteur de découverte et un outil de production. »
Plus d’un atout dans son jeu
Bien que MH002 soit le navire amiral, MRM Health construit aussi d’autres programmes. Des projets sont en cours pour la maladie de Crohn et pour l’immuno-oncologie, afin d’améliorer l’efficacité des immunothérapies anticancéreuses. « Ces programmes en sont encore à un stade précoce, mais pourraient entrer en clinique d’ici 2028. Il est important de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Notre plateforme nous permet de développer rapidement de nouvelles combinaisons. »
La société a également conclu des partenariats avec de grands groupes. En 2020, MRM Health a signé un accord avec DuPont, devenu ensuite IFF, autour des maladies métaboliques. D’autres projets concernent la santé animale. « Ces programmes sont largement financés par nos partenaires. Pour nous, c’est une manière d’appliquer notre technologie plus largement tout en répartissant les risques. »
Et à terme, même pour la colite ulcéreuse, un partenariat avec une big pharma sera nécessaire. « C’est une grande indication que nous ne pourrons pas porter seuls jusqu’au marché. Un partenariat est logique. Mais notre ambition reste de voir un jour un produit arriver chez les patients sous notre nom. C’est notre moteur : transformer le microbiome en une thérapie établie qui change la vie des patients. »
Les risques du pionnier
Possemiers souligne néanmoins les risques. « Nous sommes des pionniers. Il n’existe pas encore de grandes études avec ce type de produits. Cela signifie que nous devons ouvrir la voie. Pour les investisseurs, c’est difficile, car il n’y a pas de référence. Pour nous, cela veut dire que nous portons une responsabilité supplémentaire. »
De plus, tout le domaine traverse une phase délicate. « Après le battage médiatique initial, vient toujours une phase de déception, car les attentes élevées ne sont pas immédiatement comblées. Les premières technologies n’ont pas donné les résultats espérés. Nous devons prouver que c’est possible. Cela ajoute de la pression : nous ne pouvons pas nous permettre de résultats mitigés. »
Enfin, Possemiers rappelle que l’implantation de MRM Health en Belgique n’est pas un hasard. « La Belgique est un hotspot pour la biotechnologie. Il y a une forte expertise académique, avec les universités et des instituts comme le VIB. L’écosystème entrepreneurial stimule l’innovation. Pour le financement précoce, il existe un bon soutien. Ce qui manque encore, ce sont de grands fonds pour les étapes ultérieures. Pour lever de très gros montants, il faut aller à l’étranger. J’espère que cela changera dans les prochaines années. »






