Augustin Vincent, Responsable ISR, Mandarine Gestion.
En dix ans, le climat est passé d’un sujet périphérique à un enjeu stratégique. La prochaine étape sera moins celle des promesses que celle de l’exécution : mesurer les résultats, éprouver la crédibilité des trajectoires et orienter les capitaux vers les transformations concrètes de l’économie.
Le 4 novembre 2026 marque le dixième anniversaire de l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris. Son ambition était claire : contenir l’élévation de la température mondiale nettement en dessous de 2 °C et poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5 °C.
Dix ans plus tard, force est pourtant de constater que le monde n’est pas sur la trajectoire dessinée à Paris. Le dépassement temporaire de 1,5 °C apparaît désormais très difficile à éviter et, au rythme des politiques actuellement mises en œuvre, le réchauffement reste orienté très au-delà des objectifs de l’Accord. La borne des 2 °C, qui devait structurer l’action collective, ressemble ainsi de moins en moins à une trajectoire acquise et de plus en plus à une limite qu’il faut encore rendre crédible par des décisions concrètes.
Mais cette évolution marque aussi un changement de paradigme : l’heure n’est plus seulement aux engagements. Elle est à leur mise en œuvre et à la démonstration des résultats.
Dix années qui ont profondément transformé les entreprises
L’Accord de Paris a accéléré l’intégration des enjeux climatiques dans la gouvernance et la gestion des risques des entreprises. Les objectifs de réduction d’émissions et de neutralité carbone se sont multipliés. Les plans de transition se sont développés. Le climat est progressivement entré dans les décisions d’investissement, la gestion des risques et le dialogue avec les actionnaires.[1][2] Dans le même temps, le cadre réglementaire et les standards de reporting se sont considérablement structurés, notamment en Europe avec la taxonomie, SFDR et la CSRD.
Cette évolution traduit un changement profond : pour de nombreuses entreprises, le climat n’est plus seulement un enjeu de communication ou de responsabilité environnementale. Il devient un sujet de compétitivité, d’allocation du capital et de résilience du modèle économique.
Des engagements aux résultats
Les progrès accomplis depuis 2016 sont incontestables. Jamais autant d’entreprises n’ont mesuré leurs émissions, publié d’informations climatiques ou défini des objectifs de réduction. Les investissements dans les énergies renouvelables, les réseaux électriques, l’efficacité énergétique et les technologies bas carbone ont également changé d’échelle.[3]
Pourtant, dix ans après Paris, le constat physique reste préoccupant. Selon le PNUE, la mise en œuvre intégrale des engagements climatiques nationaux actuels conduirait encore à un réchauffement de l’ordre de 2,3 à 2,5 °C au cours de ce siècle. Sur la base des politiques effectivement mises en œuvre, la trajectoire se situe autour de 2,8 °C. Autrement dit, l’Accord de Paris a contribué à infléchir la trajectoire mondiale, mais pas suffisamment pour placer l’économie mondiale sur une trajectoire compatible avec ses objectifs.[4]
La question centrale n’est donc plus de savoir si une entreprise possède une stratégie climat, mais si cette stratégie transforme réellement son activité.
Pour les investisseurs, la crédibilité devient déterminante
Cette évolution modifie également l’analyse des entreprises. Dans les premières années suivant l’Accord de Paris, disposer d’un objectif de réduction des émissions, annoncer une ambition de neutralité carbone ou adhérer à une initiative internationale constituait déjà un signal important.
Dix ans plus tard, cela ne suffit plus. L’analyse doit désormais porter sur la crédibilité de la trajectoire : les investissements sont-ils cohérents avec les objectifs annoncés ? Les émissions diminuent-elles réellement ? Les technologies nécessaires sont-elles disponibles ? La gouvernance et les incitations accompagnent-elles cette transformation ?
Un objectif à 2040 ou 2050 n’a finalement de valeur que s’il se traduit par des décisions concrètes aujourd’hui.
C’est aussi pourquoi les indicateurs intermédiaires prennent une importance croissante. Ils permettent de distinguer les entreprises qui affichent une ambition de celles qui transforment effectivement leur modèle économique.
Une transition devenue plus complexe
Cette nouvelle phase s’ouvre pourtant dans un environnement politique nettement moins consensuel qu’au moment de la signature de l’Accord. Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a notamment conduit au deuxième retrait américain de l’Accord de Paris, devenu effectif en janvier 2026. Au-delà de sa portée symbolique, ce revirement illustre la fragilité du consensus climatique international et le retour au premier plan des enjeux de souveraineté énergétique, de compétitivité industrielle et de soutien aux énergies fossiles.
Plus largement, les tensions géopolitiques, la sécurité énergétique, le ralentissement ou la réorientation de certaines réglementations et la remise en cause de l’ESG dans plusieurs marchés montrent que la transition ne sera ni linéaire ni uniforme.
Cette inflexion n’est d’ailleurs pas limitée aux États-Unis. En Europe aussi, après plusieurs années d’extension rapide du cadre de la finance durable, le mouvement est désormais à la simplification. La CSRD a vu son champ d’application fortement réduit et ses standards de reporting allégés, tandis que la SFDR fait elle-même l’objet d’une refonte destinée notamment à simplifier les exigences de transparence et à corriger les limites du dispositif initial.
Ce mouvement répond à des préoccupations réelles de complexité, de coûts de mise en conformité et de compétitivité. Mais il marque aussi un changement d’époque : après une décennie largement consacrée à construire l’architecture réglementaire de la transition, l’Europe cherche désormais à en réduire la charge et à en démontrer l’utilité économique.
Mais ces évolutions ne font pas disparaître les fondamentaux économiques du changement climatique. Les risques physiques continuent de peser sur les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement et certains modèles économiques. Dans le même temps, les besoins d’investissement restent considérables dans les réseaux électriques, la production d’énergie bas carbone, l’efficacité énergétique, les transports ou l’adaptation.[5][6]
La transition entre ainsi dans une phase probablement plus exigeante : moins portée par les déclarations, davantage par l’économie réelle et l’allocation effective du capital.
La décennie de l’exécution
Le dixième anniversaire de l’Accord de Paris apparaît donc moins comme une célébration que comme un point de bascule. La décennie 2016-2026 aura largement été celle de la prise de conscience, de la construction des cadres et de la multiplication des engagements. La décennie qui s’ouvre devra être celle de l’exécution.
Dix ans après l’Accord de Paris, le bilan est donc paradoxal. Le cadre a profondément transformé les politiques publiques, les stratégies d’entreprise et les décisions d’investissement, mais il n’a pas encore permis de mettre l’économie mondiale sur une trajectoire compatible avec ses objectifs climatiques. Dans un contexte politique lui- même moins consensuel, l’enjeu n’est plus seulement d’annoncer une destination à 2050, mais de démontrer, année après année, que les décisions prises permettent réellement de s’en rapprocher.
[1] Science Based Targets initiative, Target Dashboard : entreprises ayant des objectifs validés ou des engagements climatiques.
[2] SBTi, Trend Tracker 2025 : progression de l’adoption des objectifs climatiques fondés sur la science.
[3] Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment 2025, synthèse : évolution des investissements énergétiques et bas carbone.
[4] UNEP, Emissions Gap Report 2025
[5] GIEC, sixième rapport d’évaluation, groupe de travail II : impacts, adaptation et vulnérabilité.
[6] GIEC, chapitre 6, villes, établissements humains et infrastructures clés : risques et effets en cascade sur les infrastructures.







