Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments
Cela devait être l’introduction en Bourse de tous les records et elle n’a pas déçu : l’opération a permis de lever 86 milliards de dollars (quatre fois sursouscrite) avec une performance proche de 15 % depuis le début de cotation. Ce succès boursier permet au principal actionnaire de SpaceX, Elon Musk, d’être désormais à la tête d’une fortune dépassant le trillion de dollars, une première dans l’histoire. Mais au-delà du symbole, cela ouvre surtout la voie à d’autres opérations capitalistiques d’ampleur dans un secteur de la technologie toujours plus consommateur de liquidités pour financer la puissance de calcul.
La course est donc lancée pour la prochaine IPO* entre OpenAI et Anthropic. Le second, nouvelle coqueluche des investisseurs, a levé 65 milliards de dollars lors d’un tour de table récent, valorisant la société de Dario Amodei à 965 milliards de dollars. Pour rappel, la société était valorisée à 380 milliards de dollars lors de la levée précédente, avant le lancement de Claude Cowork et Claude Code. Ce succès a d’ailleurs incité OpenAI à recentrer son offre sur l’activité lucrative de codage avec sa solution Codex, alors que la société est actuellement valorisée à 860 milliards de dollars. Les deux entreprises ont déposé coup sur coup leurs dossiers auprès de la SEC**, reste donc à savoir qui arrivera le premier en Bourse pour lever des montants de l’ordre de 50 milliards selon la presse.
Les acteurs de l’IA déjà cotés ont eux aussi besoin d’argent frais pour financer leur expansion. C’est le cas de Google qui a annoncé pour la première fois en vingt ans une augmentation de capital. Le groupe de Mountain View fait les choses en grand avec un objectif indicatif de 80 milliards de dollars, dont 10 milliards réservés à Berkshire Hathaway sous la houlette de Greg Abel qui a endossé le rôle difficile de successeur de Warren Buffett. Les marchés de la dette restent l’autre canal de financement de cette industrie, avec des investisseurs toujours aussi avides de papier comme en atteste l’opération récente de Nvidia : la société qui n’avait pas sollicité ses créditeurs depuis 2021 a relevé la taille de son émission récente de 20 à 25 milliards de dollars en raison de la forte demande.
Grâce à leur accès aux marchés financiers, les hyperscalers*** continuent de dépenser sans compter, avec un consensus qui s’attend désormais à 757 milliards de dollars d’investissements cette année (+85 % versus 2025) et 920 milliards en 2027 (+22 %). Le dernier acteur en date ayant relevé ses perspectives de capex est Oracle. L’acteur historiquement présent dans les logiciels a ajusté pour l’énième fois son objectif de dépenses, dans une fourchette de 90 à 95 milliards de dollars en 2027 (à comparer à un consensus de 85 milliards). Résultat, le titre a baissé de 10 % le jour de l’annonce et a perdu la moitié de sa valeur depuis son plus haut de septembre 2025. Cela ne semble pas remettre pour l’instant en question la stratégie du groupe.
En attendant une hypothétique stabilisation des dépenses d’investissement, les commandes continuent d’affluer sur toute la chaîne de valeur, semi-conducteurs en tête. L’accélération fulgurante de la demande des géants de la tech provoque un déséquilibre flagrant de l’équation offre-demande pour les puces. Cela oblige les producteurs à instaurer un système d’allocations et leur permet de monter significativement leurs tarifs, à tel point que les commentateurs parlent désormais de « chipflation ». Cette situation se retrouve dans les performances opérationnelles de Micron dont le résultat trimestriel a été multiplié par quinze sur un an. Et elle n’a pas échappé aux salariés des grands groupes asiatiques comme Samsung Electronics : au terme d’un bras de fer entre syndicats et direction, cette dernière a accepté de modifier la formule de bonus des salariés de la division semi-conducteurs, leur permettant d’obtenir des actions pour l’équivalent de 600 millions de won (340 k€) par salarié.
Cet ajustement du partage de la valeur ajoutée n’a pas empêché les investisseurs de prendre acte du nouveau paradigme touchant cette industrie. En effet, le décalage entre le rythme d’expansion des capacités de production de mémoires et l’accélération de la demande émanant des centres de données donne à ce secteur une visibilité inédite. La revalorisation associée a permis à plusieurs acteurs de rentrer dans le club très fermé des sociétés ayant une capitalisation boursière supérieure au trillion de dollars (Samsung, Micron et SK Hynix). En cumulé, le secteur des semi-conducteurs représente désormais environ 12 % de la capitalisation boursière mondiale contre 2,7 % en 2022 !
Ce constat amène à plusieurs remarques : le renforcement inédit du poids du secteur des semi-conducteurs dans les indices s’accompagne d’un positionnement ultra consensuel des investisseurs**** mais aussi d’un engouement des investisseurs retail. En effet, lors de la deuxième semaine du mois de juin, les deux plus gros ETF semi-conducteurs ont collecté 4,5 milliards de dollars en cumulé, un niveau jamais atteint dans le passé.
Plus généralement, la trajectoire récente de l’écosystème IA coté, la concentration des indices et le positionnement augmentent mécaniquement le risque de hausse de la volatilité et de retournement du momentum. Dans ces conditions, le concept de diversification devrait être une boussole permettant aux investisseurs de passer un été sans heurts…
*Initial public offering ;
** Securities and Exchange Commission ;
*** Amazon, Google, Meta, Microsoft et Oracle ;
****Selon le dernier sondage de Bank of America.







